Certes,
ce n'est pas la première fois que dans un roman de cet
écrivain on se trouve, on rôde même pourrait-on
dire, dans le XV
ème. Qu'on pense, en particulier, à la
Ronde de nuit (1969), roman dans lequel, par opposition avec la rive droite qui est le fief de la collaboration, le XV
ème
est le secteur des résistants. Mais dans son dernier roman,
l'auteur évoque de façon particulièrement
intéressante notre arrondissement.
En lisant
Le café de la jeunesse perdue, on découvre qu'il n'est pas encore une de ces
« zones incertaines au tissu urbain un peu vague à la lisière de la ville » où il s'esquisse une nouvelle frontière aussi floue qu'imaginaire**, mais on n'en est pas loin puisque,
« au-delà du cimetière Montparnasse », on habite
« dans les limbes. » (page 29).
Toutefois, dans le XV
ème même, nous sommes dans une zone "neutre" :
«
il existait à Paris des zones intermédiaires, des no mans
lands où l'on était à la lisière de tout,
en transit, ou même en suspens. On y jouissait d'une certaine
immunité. J'aurais pu les appeler zones franches, mais zones
neutres était plus exact (…) Le square Cambronne et le
quartier entre Ségur et Dupleix, toutes ces rues qui
débouchaient sur des passerelles du métro aérien,
appartenaient à une zone neutre et ce n'était pas un
hasard si j'y avais rencontré Louki. » (pages 109 et 110). Pour les héros de Modiano il n'est pas facile, il est même parfois
« difficile de vivre dans une zone neutre. Vraiment, il valait mieux se rapprocher du centre. » (page 120). Et dans le XV
ème, Paris, comme souvent chez Modiano, prend
« des allures exotiques, étranges, parfois hallucinatoires. » **
Suivons Louki et le narrateur :
«
Nous marchions sous le viaduc, le long du boulevard de Grenelle. Elle
m'avait proposé de suivre à pied cette ligne de
métro aérien qui menait à l’Étoile.
Si elle se sentait fatiguée, elle pourrait toujours faire le
reste du chemin en métro. Ce devait être un dimanche soir
ou un jour férié ; il n'y avait pas de circulation, tous
les cafés étaient fermés. En tout cas, dans mon
souvenir, nous étions, cette nuit-là, dans une ville
déserte (…) À la station Bir Hakeim, je me suis
demandé si elle allait prendre le métro ou alors si elle
voulait encore marcher et traverser la Seine. Au-dessus de nous,
à intervalles réguliers, le fracas des rames…
» (pages 101 et 103). Ils se promènent aussi allée des Cygnes :
«
elle s'est engagée dans l'escalier et je l'ai suivie (...) En
bas, nous suivions l'allée des Cygnes. De chaque
côté la Seine et les lumières des quais. Moi,
j'avais l'impression d'être sur le pont-promenade d'un bateau
échoué en pleine nuit. » (pages 103 et 104).
Encore cette atmosphère étrange chère à
l'auteur, et d'autant plus floue ici qu'il s'agit d'un souvenir.
Le
square Lowendal, la rue Alexandre Cabanel, sont des lieux importants
dans le roman puisque c'est là que Guy de Vere organise ses
réunions et là aussi que les
« chemins » de Roland et de Louki
« se sont croisés » (page 99 sq). Donc le XV
ème arrondissement joue un rôle essentiel dans le déroulement de l'action.
Avec Jean-François Dupont nous pouvons conclure que
« le Paris de Modiano » (et en l'occurrence le XV
ème arrondissement),
«
est une planisphère personnelle ; à la fois
itinéraire d'une vie et tremplin vers l'imaginaire, lieu de
toutes les incertitudes et pourtant ultime refuge. », et que
«
le Paris modianesque est si dense dans son "incertaine
précision" qu'il s'est définitivement fondu dans le Paris
réel. » **
Si la rive droite est souvent plus rassurante pour Modiano, la rive gauche, et singulièrement le XV
ème, l'attire comme un aimant.
*
Georgette Chevallier, À propos d'un pedigree de Patrick Modiano
: Patrick Modiano et la Savoie, in La Revue Savoisienne, 2004, pp. 342
à 351, et rectificatif ibid 2006 p.300)
**
Jean-François Dupont, Patrick Modiano et le temps fragile,
catalogue d'une exposition au château des Allymes,
Ambérieu-en-Bugey, 2002
Notes de lecture établies par notre sociétaire Georgette Chevallier