Chez les
Maille, à chaque génération, les fils aînés étaient prénommés
Antoine-Claude, en hommage au fondateur de cette dynastie de
distillateurs-moutardiers-vinaigriers dont l'enseigne, célèbre dans le
monde entier,aura bientôt trois cents ans d'existence.
Antoine-Claude Ier connut la célébrité durant la grande peste de 1720
qui fit à Marseille près de 500.000 morts. Maille intervint en pleine
épidémie en faisant distribuer un vinaigre antiseptique de sa
fabrication fondée sur une recette peu connue dite "des quatre voleurs"
auquel les survivants attribuèrent leur protection.
Cette auréole l'accompagna lorsqu'en 1747, il s'installa à Paris dans
le quartier Saint-André des Arcs où il fabriqua moutardes et vinaigres
que des colporteurs au bonnet rouge allaient vendre dans les rues.
Son fils Antoine-Claude II renforça la réputation de la maison Maille
et lui donna une ampleur industrielle. Il acquit l'immeuble dont
dépendait l'atelier d'origine et bientôt ouvrit un magasin fort couru.
De plus, son esprit inventif l'aida à accroître et diversifier ses
fabrications destinées à la cuisine, à la toilette ou à la santé,
parées de noms poétiques, pratiques ou mystérieux. Telle la moutarde
souveraine contre les engelures qu'il fit distribuer aux pauvres de la
capitale lors d'un hiver rigoureux, ou le vinaigre Romain qui blanchit
les dents, celui qui ôte toutes sortes de boutons, celui qui assure une
parfaite guérison des cors, et le plus célèbre le Vinaigre de pucelle
pour les dames.
Face à la concurrence, ce Corneille de la moutarde, comme l'avait
surnommé Grimod de La Reynière, ce coryphée des vinaigriers, dont
l'avait affublé Louis-Sébastien Mercier, sut habilement utiliser les
journaux pour y publier des réclames à sa gloire. Devenu le fournisseur
des Cours européennes, il obtint l'autorisation d'orner ses étiquettes
des armes ou blasons du Roi de France, de la Reine-Impératrice de
Hongrie et de Catherine II de Russie.
Entre temps, la boutique artisanale et l'atelier de la rue Saint-André
des Arcs ont disparu pour renaître en 1850, 50 rue Violet dans le XVème
arrondissement sous la forme d'une ''usine moderne à vapeur'' qui
produisisit jusqu'au début du XXème siècle moutardes, vinaigres, eau de
Cologne et chocolat...
Après diverses fusions, absorptions, créations et rapprochements
croisés de filiales aux vocations diversifiées, la descendance
d'Antoine-Claude s'éclipsa et disparu de l'organigramme de de la
maison, mais le nom de la marque qui a traversé et survécu aux
monarchies, empires, républiques, à cinq guerres européennes et deux
guerres mondiales, demeure toujours célèbre.