Du modeste atelier artisanal au géant à l'origine du livre de poche :
LE PERFORMANT PARCOURS DE BRODARD ET TAUPIN

(M. Debonne/bulletin n° 5)

Son appartenance à une famille de notaires et d'officiers ne prédisposait pas le jeune Joseph Taupin à se lancer "sur un coup de coeur" dans une aventure industrielle. A 25 ans, il reprend en 1908 l'atelier d'une petite société de brochage et de cartonnage de livres en faillite implanté dans un modeste pavillon de la rue Saint-Amand. L'esprit ouvert à la mécanisation et à l'automatisme naissant, il modernise l'outil de production et, parallèlement, démarche les anciens clients et les convainc à lui faire confiance. Presque aussitôt, il obtient le brochage de la "Revue des Deux Mondes", le cartonnage des couvertures de diverses éditions et la clientèle des grands magasins pour leurs catalogues périodiques. La sortie de ces publications publicitaires se faisant à jours déterminés, il profite de cette programmation pour planifier le travail dans son entreprise et lui permet par surcroît de donner à son personnel la liberté du samedi après-midi, bien avant l'adoption en France de ''la semaine anglaise''.
Une continuelle modernisation des machines exigeant une extension proportionnelle des locaux, il va d'année en année s'étendre des deux côtés de la rue Saint-Amand, et d'autre part promouvoir nombre d'avancées sociales ; telles sont les caractéristiques permanentes de l'entreprise de Joseph Taupin. Son matériel toujours plus performant lui permettant des délais rapides et des prix intéressants, lui amène une clientèle nouvelle. Six ans après ses débuts, il se voit confier par la Ville de Paris les reliures de 20.000 Livres de Prix qu'il exécutera en vingt-cinq jours.
Après la Grande Guerre, un administrateur de la Librairie Hachette le met en relation avec Paul Brodard, imprimeur à Coulommiers (Seine et Marne), spécialisé dans l'impression de livres scolaires. Concernant la gestion technique, le comportement commercial et la politique sociale, les deux hommes ont des opinions proches. Ils sont faits pour s'entendre. De plus, leurs entreprises sont complémentaires. Ce qui conduit logiquement à une fusion et à la création en 1923 de la "Société Imprimerie Brodard et Ateliers Joseph Taupin Réunis".
A la mort soudaine de Paul Brodard en 1929, Joseph Taupin qui assure seul désormais la conduite des deux entreprises introduit à Coulommiers les réalisations sociales qui existent rue Saint-Amand : cadeaux , primes, aides financières aux membres du personnel selon les événements familiaux (mariage, naissance, maladie, décès d'un proche). Une coopérative permet des achats diversifiés à des prix intéressants.
Les 30 presses typographiques de Coulommiers alimentent les ateliers de couture et brochage, une collaboration qui assure la sortie de 27.000 volumes par jour. A la clientèle française viennent s'ajouter les commandes pour l'étranger. En 1927, deux millions de livres provenant des ateliers du XVème arrondissement sont exportés vers l'Angleterre, l'Amérique du sud, l'Espagne, le Portugal, la Turquie, l'Allemagne et la tchécoslovaquie. Les bâtiments d'origine sont surélevés, d'autres construits ou transformés dans les rues Saint-Amand et Brancion. En 1938, la Ville de Paris libère l'entrepôt de pavés de bois devenus obsolètes qui occupe un terrain donnant sur la place d'Alleray. La Sté Brodard et Taupin saute sur l'occasion et l'acquiert pour édifier sur cet emplacement son Siège social. Avec cette aquisisition, la société possède un espace de 5000 mètres carrés
Durant la seconde guerre mondiale et l'Occupation, Joseph Taupin et "le Comité Social" développent l'aide au profit des prisonniers et de leurs familles, mettent à la disposition de ceux qui le demandent 50 jardins ouvriers situés à Sceaux. L'imprimerie et les ateliers de brochage acceptent la confection de livres de classe pour les écoles allemandes, ce qui leur vaut d'obtenir force motrice et fournitures diverses qui servent également aux éditeurs français. Et surtout, cela évite le départ en Allemagne de nombreux ouvriers de l'entreprise.
A la Libération, les aménagements programmés qui n'avaient pu être réalisés sont mis en oeuvre, notamment l'installation de services médico-sociaux ouverts aux membres du personnel : présence permananente d'un médecin du travail attaché à l'usine,d'infirmières et, à jours fixes, de spécialistes (oto-rhino-laryngologiste, ophtalmologiste, dentiste). D'autre part, deux assistantes sociales sont présentes à plein temps ainsi qu'un conseiller pour intervenir lorsque cela est utile. Une crèche fonctionne pour que les ouvrières et employées puissent y laisser leurs enfants dans la journée et ainsi conserver leur emploi.
Ainsi, l'entreprise a-t-elle traversé les difficiles années de la guerre et de l'Occupation. Toujours en quête d'innovations, Joseph Taupin apprend qu'une nouvelle machine est en fabrication aux Etats-unis qui permet le brochage sans couture, simplement par collage du dos du livre. Il ne tergiverse pas, il la commande, pour atteindre son objectif : répondre à de fortes demandes de livres à un prix accessible au plus grand nombre de lecteurs. Cette machine sera d'ailleurs à l'origine de la naissance du Livre de Poche auquel il songeait mais que Joseph Taupin ne connaitra pas. Il décède le 4 août 1950, le jour où la machine est livrée à Paris.
Dès lors, l'usine de la rue Saint-Amand emploiera plus de 1000 salariés et produira vingt millions de livres par an.
Mais en 1974, l'urbanisme du quartier rend indésirable la présence d'une entreprise bruyante et Brodard et Taupin devra s'exiler en province, à La Flèche, dans la Sarthe. A sa place sera érigé le siège majestueux de la Direction Génétale de France-Teleco
m.

Le premier atelier de Joseph Taupin, rue saint-Amand (coll. Christian Taupin)

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